Ken progressait difficilement. L'obstacle numéro quatre du parcours du combattant consistait en un filet tendu à environ cinquante centimètres au-dessus du sol, qui ne pouvait être franchi qu'en rampant. Actuellement, le jeune homme essayait une technique qu'il avait empruntée aux cadets les plus rapides, qui consistait à ramper sur le flanc en poussant sur ses jambes et ses bras à la manière d'une araignée. Malgré cela, il peinait. Étendu sur le sol du parcours, son grand corps dégingandé avait en effet une allure arachnoïde, mais il n'avançait pas, ou pas assez vite au goût de son officier instructeur. Celui-ci le houspilla :
- Du nerf, limace !
Le major Kikuchi n'était pas tendre et les cadets le savaient. Il avait cependant un bon fond, et les cadets le savaient aussi. Ils lui pardonnaient sa sévérité et ses réprimandes incessantes.
Celui-ci continua sur un ton plus paternel :
- Dépêche-toi Ken, tu ne passeras pas tes épreuves physiques si tu laisses filer le chronomètre comme ça !
- Je sais, marmonna Ken de dessous le filet.
Le major n'entendit pas. Il s'approcha du filet et attendit que Ken franchisse l'obstacle pour lui glisser quelques mots. Lorsque Ken émergea enfin du filet, il arrêta le chronomètre.
- Écoute, je sais que tu t'en veux d'avoir raté tes examens du premier semestre, mais je ne veux pas que tu te démotives pour le second. Je veux que tu donnes tout jusqu'à la fin de l’année. On ne lâche rien en cours de route, c'est un principe. Compris ?
Ken soupira. Il n'était plus très sûr de ses principes mais il répondit quand même :
- C'est compris, major.
Le major reprit un ton autoritaire :
- Je veux voir plus de motivation que ça, cadet Fukuhara ! Reprends ton parcours avant que je ne te botte le cul ! dit-il en relançant le chronomètre.
Ken se remit à courir péniblement. Les autres cadets l’observaient au loin, attendant leur tour en file indienne. Son temps de parcours ne fut guère brillant.
C’était sa première année à l’Académie nationale de défense du Japon, et elle ne se passait pas exactement comme il l’avait espéré. Ken ne se sentait pas à l’aise au milieu des durs à cuire qui constituaient la majorité des cadets. En dépit des recommandations officielles de l’Académie, il n’avait pas rejoint de club athlétique. Si l'on voulait réussir à l’Académie, il fallait avoir la tête et les jambes. Malheureusement, le sport était sa bête noire. Il se sentait peu à l’aise en homme d’action, mais beaucoup plus en tant que stratège militaire coordonnant des manœuvres de grande ampleur, ou établissant des bases militaires en des points stratégiques du globe. La lecture à 14 ans de l’Art de la Guerre de Sun Tzu l’avait convaincu que son destin était de devenir général et commander un corps d’armée. Sa préférence allait à l'infanterie plutôt qu’à la marine ou l’aviation. Le Japon étant malheureusement pacifique depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, il lui faudrait donc se contenter de manœuvres défensives et d'opérations de maintien de la paix, mais peu importait. Il avait un rêve et n’en démordrait pas. Du moins c’était ce qu’il se répétait à lui-même.
De retour aux vestiaires, Ken referma la porte du casier contenant son treillis soigneusement rangé et se regarda dans le miroir qui y était incrusté. Grand, maigrichon, de fines lunettes rondes, un visage mince, en "diamant", pommettes hautes, mâchoire et menton très fins, et les cheveux noirs et raides perpétuellement en bataille, dans un état de chaos étrangement charismatique, il avait tout du rat de bibliothèque.
“Encore un jour de terminé”, pensa-t-il. “Qu’est-ce que je fiche ici ?”. Les autres cadets rangeaient leurs affaires en silence dans leurs casiers, dans une atmosphère de discipline toute militaire. Il quitta les vestiaires.
Le reste de la journée se déroula selon le planning journalier habituel de l’Académie : les cadets rejoignirent leurs différents clubs ; on abaissa le drapeau pour la nuit. La cantine ouvrit ses portes à 18h15. L’appel fut fait à 19h35.
Il était 19h45 lorsque Ken put enfin regagner les dortoirs où se trouvait sa chambre. Il attrapa sa valise perchée en haut d’un placard. Il lui fallait préparer ses bagages, ce qui fut fait en moins d’un quart d’heure. Les vacances de fin d’année ne dureraient que quelques jours, après tout. Il en profiterait pour jouer à Age of Empires, son jeu vidéo préféré. Sans oublier les moments qu’il passerait avec sa famille, bien entendu.
Un camarade de chambrée fit irruption dans la pièce. Il lança un bref regard sur la valise encore ouverte sur le lit de Ken.
- Alors Fukuhara, qu’est-ce que c’est que ces bagages ? Tu laisses tomber l’Académie ?
Ken grimaça. Cette idée lui avait secrètement effleuré l’esprit.
- Je me prépare juste pour les vacances, Koji.
- Relax, c’était une blague. T’en as fait une tête !
Ken ne répondit rien. Il se contenta de fermer sa valise et s’allongea confortablement sur son lit, un livre à la main. La lecture avait le don de lui faire oublier toutes les petites contrariétés. Il plongea le nez dans son livre, les Robots d’Isaac Asimov. Malgré qu’il ait été écrit il y a près de cent ans, le récit gardait une indéniable fraîcheur. Ces robots lui paraissaient presque aussi réels que ceux qu’il côtoyait au quotidien. Absorbé dans sa lecture, il ne prêta pas attention à ses camarades de chambrée chahutant et bavardant dans une atmosphère de franche camaraderie. La cloche signalant l’heure du couvre-feu retentit, et les discussions cessèrent rapidement pour laisser place au calme. Toutes les lumières furent éteintes. Ken avait reposé son livre sous son oreiller et s’endormit paisiblement.
Le lendemain matin, la dernière cloche avant les vacances tira les cadets hors du lit. Après s’être rapidement habillé, Ken répondit présent à l’appel matinal et se dirigea vers le bâtiment de la cantine pour le petit déjeuner. Après s’être servi au self, il s’installa à une table avec son plateau et commença à manger.
- Fais-moi plaisir, binoclard, fais des pompes…
Ken releva la tête, mais la remarque ne s’adressait pas à lui. Quelques mètres plus loin dans la cantine, Takeshi Mizuno était en train de maltraiter un autre première année à lunettes. Takeshi était en deuxième année et aimait harceler les nouveaux. Au fil des semaines, Ken avait appris à l’esquiver dans les couloirs de l'Académie. Actuellement, sa main était fermement posée sur la nuque du jeune homme et il parlait d’un ton doucereux, dans une tentative d’intimidation pour lui faire faire des pompes. Ken intervint :
- Si tu te trouvais un autre petit copain, Takeshi ? Celui-ci n’est pas de ton bord, apparemment…
Takeshi se tourna vers Ken, visiblement surpris par la pique.
- On veut faire le malin, binoclard numéro 2 ?
- Binoclard numéro 2 veut juste que tu laisses binoclard numéro 1 tranquille, rétorqua Ken. C’est les vacances et on a le droit de se reposer tranquillement après avoir supporté tes gamineries cette année, Takeshi.
Vexé, Takeshi ne répondit rien. Il se contenta de lâcher le cadet à lunettes et de lancer un regard méprisant à Ken, puis il tourna les talons.
- Merci, dit le cadet.
- De rien, répondit Ken, toujours assis.
Il n’osa pas lui proposer de s’asseoir à sa table. Le jeune homme ne lui demanda pas non plus et se contenta de filer vers le fond de la cantine. Ken reprit le cours de son petit déjeuner.
Tous les cadets étaient sur le départ pour rejoindre leurs familles pendant ces vacances de fin d’année. L'Académie se vidait au fur et à mesure que des vagues de jeunes hommes et femmes envahissaient la gare de Mabori Kaigan avoisinante, reliant la péninsule sur laquelle était située l’Académie au reste du Japon. Ken avait quitté le complexe militaire et traînait à présent son sac à dos et sa valise dans la petite station, les yeux parcourant les panneaux d’information de la compagnie de trains Keikyu. Son train devait arriver dans quelques minutes. Cela lui laissait le temps de reconsidérer son cursus à l'Académie. Il s’assit sur un des bancs de la station, songeur.
Un éclat de voix derrière lui attira soudain son attention. Ken se retourna et jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Dans la rue en contrebas de la station, résonnaient les bruits d’une course. Il plissa les yeux. Sur le trottoir, un homme détalait, poursuivi par deux imposantes silhouettes aux formes mécaniques - deux androïdes de la police, lancés à ses trousses avec la rapidité fulgurante de leurs muscles mécaniques. Leurs mouvements étaient précis et redoutablement efficaces comparés à la course désordonnée de l’homme. La poursuite ne dura pas longtemps. Le premier androïde le plaqua au sol à la manière d’un rugbyman, et l’homme s’étala de tout son long, arrêté net dans sa course. La scène était piteuse à voir. L’homme tenta de se relever, mais c’était sans compter le deuxième androïde, arrivé à sa hauteur. Celui-ci réagit immédiatement et, attrapant la main de l’homme, lui fit une clé de bras qui le projeta de nouveau au sol tel un vulgaire pantin. Le premier androïde dégaina le pistolet qui était soigneusement logé dans son compartiment ventral et le braqua sur l’homme à terre.
- Veuillez vous immobiliser. Un agent humain va bientôt vous notifier de votre état d’arrestation.
L’agent humain en question, une jeune policière fluette, arrivait en courant quelques mètres plus loin.
Ken détourna la tête. L’arrivée du train venait d’interrompre le spectacle. Les rames rouges et spacieuses s’arrêtèrent à sa hauteur et il s’engouffra dans l’une d’elles. Les portes se fermèrent et le train s’ébranla, direction Yokohama.
Ce genre d’incident ne le surprenait pas. En 2040, la robotique avait fait d’énormes progrès. Au Japon comme dans beaucoup de pays développés, les robots humanoïdes étaient devenus omniprésents. Dans les bureaux, les cafés, les entrepôts, ou les hôpitaux, leurs bras étaient employés pour soulever des charges lourdes, ou faire le ménage. Dotés d’une dextérité égale aux humains, ils étaient capables aussi bien de tenir un outil ou conduire une voiture que de remplir les tâches de travailleurs manuels : confectionner du pain ou des pâtisseries, préparer et servir du thé, manipuler des ustensiles… ou des armes.
Bon nombre d'agents de police avaient été remplacés par ces robots, qui pouvaient servir aussi bien de guide pour touristes perdus que de gros bras en cas d’arrestation musclée. Connectés en permanence aux serveurs de la police et postés à des endroits stratégiques, ils servaient également de caméras de surveillance. Les modèles utilisés par la police avaient de multiples bandes blanches peintes sur leur tête et leur corps de métal, ce qui leur valait le surnom de « momies » parmi la population. Rien que pour Tokyo, les chiffres officiels recensaient 20 000 de ces machines parmi les rangs de la police, presque autant qu’il y avait d’agents en chair et en os.
Même l’armée compensait son manque de nouvelles recrues par des bataillons de robots militaires, des machines obéissant sans sourciller aux ordres de leurs supérieurs. Bien que parfaitement réceptifs aux ordres les plus complexes, la plupart de ces robots étaient dotés d’une personnalité inexistante et de capacités de conversation minimales. Les fabricants préféraient des robots consensuels, s’abstenant d’émettre la moindre opinion susceptible de controverse. La majorité des modèles en circulation n’avaient même pas de visage. Cela leur évitait ainsi de tomber dans une “vallée de l’étrange” peu vendeuse. En somme, ils étaient les parfaits servants, intelligents, dociles et effacés. Leur rôle dans la société suscitait de vifs débats politiques auxquels Ken prêtait peu attention. Il se fichait de savoir si la machine devait remplacer l’humain ou non. Ce qui devait arriver allait arriver, ou pas.
De retour à l’appartement familial, Ken introduisit la clé dans la serrure et entra. L’appartement était silencieux. Sa mère et sa sœur ne devaient pas encore être rentrées. Il referma la porte derrière lui et enleva ses chaussures, puis transporta son sac à dos et sa valise jusqu’à sa chambre sans les défaire. Il aurait le temps pour ça plus tard, pensa-t-il en allumant son ordinateur. C’était le moment idéal pour une partie de Age of Empires.
Dans sa chambre, Yui Fukuhara était si concentrée sur ses devoirs qu’elle n’avait apparemment pas entendu son frère aîné rentrer. Ou plus précisément elle l’avait entendu, mais contrairement à lui, elle n’était pas du genre à se laisser distraire. Bien que plus jeune d’un an, elle avait toujours été la plus mûre et disciplinée des deux. Bonne élève, elle faisait partie du club de gymnastique du lycée et ne loupait jamais un entraînement. Son esprit d’analyse et son éloquence lui valaient des remarques élogieuses de la part de ses professeurs, et elle comptait sur ces qualités pour - peut-être un jour, qui sait - devenir avocate.
L’après-midi avançait. C’était l’heure de faire une pause dans son travail. Yui alla chercher un snack dans la cuisine, et en passant devant l’entrée, elle remarqua les chaussures indiquant la présence de son frère. Elle alla ouvrir sa porte et le trouva devant son ordinateur.
- Ken ?
- Je suis en train de jouer, tu peux repasser plus tard ? répondit-il distraitement, les yeux vissés à l’écran.
Yui s’approcha du clavier et en profita pour appuyer sur la touche P. Le jeu se mit en pause tandis que son frère protesta :
- Arrête, j’étais en pleine partie et …
- Et on ne s’est pas vu depuis 3 mois ! Tu ne crois pas que saluer ta sœur est plus important que de jouer sans interruption ?
- Hum… si, désolé. Enfin c’est à voir, marmonna-t-il.
- J’espère bien que oui ! répliqua Yui en souriant.
Avec elle, rien n’était trop grave pour valoir la peine de se fâcher.
- Tu ne remarques pas quelque chose de changé chez moi ?
- Euh… tu es moins petite qu’avant ?
- Mais non, idiot ! Je me suis fait couper les cheveux, dit-elle en secouant d’un mouvement de tête son carré de cheveux noirs épais.
- Ah oui, reconnut-il. Avec tes cheveux courts et ta petite taille, ça te fait un look Playmobil très réussi, dit-il d’un ton taquin.
- Grrr ! Espèce de freluquet sans honte ! fulmina-t-elle en faisant mine de le frapper.
La porte d’entrée s’ouvrit à la volée, et leur mère entra dans l’appartement, les mains chargées de sacs de courses.
À 44 ans, Saeko Fukuhara gardait une candeur juvénile sur son visage. À la fois ange de la maison dévouée à ses enfants, et principale pourvoyeuse de revenus, elle était l’âme du foyer. Le père de ses enfants n’étant plus là depuis longtemps, elle avait dû apprendre à se faire obéir d’eux et à les éduquer seule. Elle avait cependant pu compter sur l’aide précieuse de ses propres parents, et avait fini par bâtir un foyer harmonieux qu’elle n’aurait échangé pour rien au monde.
- Mes chéris ! appela-t-elle. Aidez-moi à mettre au frigo ces provisions.
Yui passa sa tête par l’encadrement de la porte de Ken et vit les nombreux sacs de courses.
- C’est la nourriture que tu vas préparer pour le Nouvel An ?
- Bien sûr.
- Chouette ! s’exclama-t-elle en saisissant un des sacs. On va se remplir la panse !
La jeune fille se dirigea vers la cuisine et commença à ranger les provisions.
- Où est mon Ken chéri ? Dans sa chambre ? dit Saeko en mettant un pied dans la chambre de son fils.
Ken avait décollé de sa chaise.
- Ça faisait longtemps, dit-t-elle en l’étreignant dans ses bras. Comment s’est passé ton trimestre ? Tes examens ? Tu es resté évasif au téléphone…
- Oh, ça s’est bien passé, aucun problème, mentit-il. “Il faudra que je me rattrape sérieusement au second semestre”, pensa-t-il.
Sa mère ne mordit pas à l’hameçon.
- Hum… Tu as la tête de quelqu’un qui compte se rattraper au second semestre, dit-elle, lisant dans ses pensées.
- Mais…
- Eh bien, qu’est-ce que tu attends pour te mettre au travail ? dit-elle en désignant du regard son sac à dos toujours fermé. Allez !
- D’ac, je m’y mets, soupira Ken.
- Et n’oublie pas de tout finir avant la fin de l’année. C’est important de commencer le nouvel an l’esprit léger, ajouta-t-elle gaiement en quittant la chambre.
Ken se retrouva seul dans sa chambre. L’ordinateur bourdonnait encore, affichant le menu de pause du jeu. Il se pencha vers la souris et cliqua à regret sur l’option “Quitter”. Prenant son courage à deux mains, il alla chercher dans son sac ses manuels et commença à réviser.
L’appartement était confortable et plutôt spacieux, suffisamment pour que chaque membre de la famille ait un espace de travail. Yui et Ken avaient leurs chambres respectives. Saeko avait un bureau auquel elle était actuellement assise afin d’appliquer les conseils qu’elle prodiguait, finissant avant le nouvel an son travail courant. Elle était ingénieure en robotique, spécialisée dans les micro-drones. Le domaine était vaste et les applications étaient industrielles, agricoles, environnementales, voire militaires. Il était connu que l’armée possédait des stocks de micro-drones qui, équipés de quelques grammes d’explosifs et d’un programme de ciblage par reconnaissance faciale, constituaient des armes létales. Les drones sur lesquels travaillait Saeko avaient des visées bien plus pacifiques et servaient à prévenir les départs de feu aussi bien en forêt qu'en ville. Elle aimait son travail et bénissait la compagnie qui l’avait embauchée. Trouver du travail en tant que mère célibataire n’était pas chose facile.
L’heure du dîner approchait. Ken referma ses livres de cours et sortit de sa chambre, l’esprit encore un peu perdu dans ses leçons. Il se dirigea vers la télé du salon et, s’emparant de la télécommande, l’alluma machinalement. « …la farine, les œufs, et le lait chaud dans un saladier, en fouettant vivement. Salez et poivrez. Ajoutez… » Zap. « …procès aura lieu lundi. Passons aux news tech : l’intelligence artificielle MirAI sera connectée à Internet avant la fin de l’année. Un pas de plus vers… » Zap. « …et maintenant c’est parti pour une heure de musique avec le classement des titres les plus streamés du moment. Numéro 15 : Karate Dynasty - Come Back Home. » Ken s’affala sur le canapé. C’était bon de pouvoir enfin ne rien faire.
Les premiers jours des vacances s’écoulèrent rapidement. Ken les passa pour l’essentiel dans sa chambre, à jouer, à lire ou à regarder des animes. Sa mère lui fit la réflexion à un dîner :
- Plutôt que de t’enfermer dans ta chambre, pourquoi tu ne profiterais pas des vacances pour sortir avec nous ?
- Ah, euh… oui bien sûr ! bafouilla-t-il. L’idée ne lui avait pas effleuré l’esprit.
Le lendemain, ils se rendirent au parc d’attractions. Le ciel était pur en ce début d’après-midi, et la grande roue dominait la baie de Yokohama de plus de cent mètres de haut. Le parc était gratuit d’accès, mais pour monter dans les attractions, il leur fallait se munir d’un carnet de tickets, ce qui fut fait après avoir fait une petite queue et dépensé quelques milliers de yens. La visite pouvait enfin commencer. Yui voulut immédiatement faire les montagnes russes aux sensations les plus fortes, afin, disait-elle, de « maximiser l’amusement ». Après un court débat, il fut entendu que le meilleur moyen de maximiser l’amusement était de commencer par des attractions moyennement fortes. Ils essayèrent les chaises volantes, le grand splash et d’autres manèges dont l’intensité croissait au fur et à mesure. Après avoir fait les montagnes russes les plus vertigineuses, ils décidèrent d’essayer les stands ne quittant pas le plancher des vaches. L’après-midi était déjà bien entamée lorsqu’ils pénétrèrent dans le palais des glaces.
Ken était encore en train de donner son ticket à l’ouvreuse tandis que sa sœur s’engouffrait dans le palais d’un pas décidé. Il pressa l’allure et pénétra à son tour à l’intérieur par l’étroit couloir de vitres transparentes.
- Yui ? Où es-tu ? appela-t-il.
Sa sœur était hors de vue. Les murs du palais s’étaient refermés sur lui et il s’enfonçait de plus en plus loin dans le dédale devenu étrangement silencieux. On pouvait cependant deviner la cacophonie distante du parc, étouffée comme par du coton. Il n’y avait personne d’autre dans le palais.
Ken n’était plus sûr de son chemin. Il lui semblait avoir déjà pris cette intersection tout à l’heure. Il se demanda s’il ne tournait pas en rond et commença à maudir son sens de l’orientation défaillant. Il se sentait comme un rat de laboratoire piégé dans un labyrinthe inextricable. Un conseil lui vint soudain à l’esprit :
- Pour sortir d’un labyrinthe à coup sûr, il faut toujours garder sa main sur un mur… murmura-t-il pour lui-même.
Ça valait le coup d’essayer. Il tendit la main droite et, effleurant les parois de plexiglas, continua son parcours. Le stratagème fonctionna et au bout de quelques minutes, la sortie apparut droit devant lui. Il poussa un soupir de soulagement et se précipita dans le dernier couloir. Grave erreur. Il ne vit pas la vitre placée là pour forcer les visiteurs à faire un dernier détour. Sa tête heurta d’un coup sec la paroi et il recula d’un bon mètre sous l’effet du choc. Yui, qui patientait à la sortie depuis quelques minutes, passa sa tête par l’encadrement :
- Qu’est-ce que j’entends ? On aurait dit une baleine qui s’écrase contre une vitre… dit-elle malicieusement.
- Ce n’est pas drôle ! s’exclama Ken en se frottant le front.
Il rejoignit sa sœur à la sortie du labyrinthe.
- Tu en as mis du temps, remarqua-t-elle.
- C’est pas de ma faute si ce labyrinthe est extrêmement dur, pesta-t-il.
- Ne le prends pas mal. Je faisais simplement une constatation, dit-elle posément. Bon, on devrait retrouver Maman, elle était partie chercher de la nourriture, aux dernières nouvelles.
Ils se mirent en quête de leur mère. Ils la trouvèrent rapidement dans la queue du stand de nourriture. Derrière l’étroit comptoir, la vendeuse s’affairait à prendre les commandes et à superviser trois robots cuisiniers. Les androïdes, dépourvus de visage, manipulaient pourtant à la perfection les ingrédients et les ustensiles. Après avoir acheté quelques glaces, ils s’installèrent tous ensemble à une table, le temps de prendre un encas bien mérité. Ils essayèrent encore quelques attractions puis rentrèrent à la maison, encore vaguement euphoriques de l’après-midi passée.
L’année 2040 touchait à sa fin, et la famille de Ken le fêtait comme il se doit. Ils passèrent le soir du réveillon avec le grand-père maternel de Ken et Yui, qui habitait une jolie maison dans l’arrière-pays. Saeko avait préparé de nombreux gâteaux de riz dont ils se délectèrent avec gourmandise. Après le repas, le grand-père profita d’un moment où ils étaient seuls pour s’adresser à Ken :
- Comment vont tes études, mon grand ?
- Bien, Grand-père, mentit Ken.
- Tu sais, je te connais depuis que tu es tout petit et je ne te voyais pas vraiment devenir militaire. Je dois avouer que ton choix d’orientation m’a surpris quand tu nous l’a annoncé. Mais enfin, je suppose que tu n’as pas choisi à la légère. Qu’est-ce que tu comptes faire dans l’armée ? Tu as une idée de ton futur métier ?
- J’espère faire carrière dans l’armée de terre et gravir les échelons pour devenir général… un jour, répondit Ken.
- Tu espères… dit le grand-père pensivement. L’espoir fait vivre, certes. Mais les illusions, elles, se brisent et mènent au désespoir. Tu es sûr de ne pas te faire d’illusions ?
Ken parut décontenancé. La question était posée avec le plus grand sérieux et son grand-père dardait sur lui un regard bienveillant mais interrogateur.
- Non… commença-t-il.
- Non ? Tu n’en es pas sûr ?
- …Si, je veux dire que j’en suis sûr, bredouilla Ken. Je ne me fais pas d’illusion, lança-t-il avec le plus d’assurance possible.
- Je vois… Il est également important de connaître les raisons pour lesquelles nous faisons les choses. Sais-tu pourquoi tu veux devenir général ?
Ken réfléchit. La réponse n’était pas évidente.
- Parce que… hésita-t-il. Parce que je veux servir mon pays de la meilleure des manières.
- Tu es patriote, dit son grand-père d’un ton compatissant. Mais il existe bien des manières de servir son pays. Bien malin celui qui peut dire quelle est la meilleure…
Ken ne répondit rien. Yui venait d’apparaître dans l’encadrement de la porte du salon.
- Maman et moi revenons du jardin, annonça-t-elle. Qu’est-ce que vous faisiez de beau en notre absence ?
- Oh, nous discutions du futur métier de ton frère, répondit le grand-père. Il a beaucoup d’ambition.
- Il joue aussi beaucoup aux jeux vidéo… rétorqua Yui malicieusement.
- Hé, ces jeux vidéo ont leur utilité, protesta Ken. Ils m’aident à… me préparer à mon futur métier.
Yui leva les yeux au ciel.
- Tu crois vraiment que jouer à des jeux de stratégie militaire va te préparer à travailler dans l’armée ?
- C’est exactement ce que je prétends.
- Ça ne sera jamais mieux que de travailler à la sueur de ton front.
- Non, concéda-t-il, mais c’est quand même utile. Tu pourrais faire de même, d’ailleurs.
- Quoi, tu veux que je devienne avocate en jouant à Ace Attorney ? pouffa-t-elle.
Leur mère choisit ce moment pour entrer à son tour dans la pièce, et ils interrompirent leur conversation. Saeko leur adressa un regard en tapotant sa montre, signal que minuit approchait. C'était l’heure de la visite au sanctuaire, comme le voulait la tradition japonaise au Nouvel An. Ils enfilèrent tous leurs manteaux et sortirent de la maison.
Ils arrivèrent bientôt en lisière de forêt, où se trouvait un traditionnel portail rouge en bois et une volée de marches menant au sanctuaire. Les arbres environnant conféraient au lieu une atmosphère paisible, seulement rompue par la présence de quelques autres visiteurs venus célébrer la nouvelle année. La visite fut brève. Une fois tirée leur fortune sur de petits bouts de papier, ils revinrent rapidement à la maison du grand-père et lui firent leurs au revoir avant de rentrer chez eux. La nouvelle année commençait.
De : Public Security Intelligence Agency <psia@moj.go.jp>
À : Hiro Fujimori <fujimorihiro@jirai.go.jp>
Date : 2 janvier 2041 14:15
Objet : ◽️◽️◽️◽️
Cher directeur Fujimori,
Nos services enquêtent sur une collusion entre la firme développant l’intelligence artificielle MirAI et l’agence de cyberguerre chinoise ◽️◽️◽️◽️
MirAI aurait été entraînée sur des forums de cybercriminalité issus du Dark Web, ce qui constitue une arme au potentiel de nuisance ◽️◽️◽️◽️
En votre position de directeur de l’Institut Japonais de Régulation de l’Intelligence Artificielle, nous vous demandons de révoquer immédiatement l’autorisation d’accès à Internet de MirAI ◽️◽️◽️◽️
Cordialement,
L’Agence d’Intelligence de Sécurité Publique