Poussière future | Chapitre 2 : L'Avènement
Une voix familière s'éleva derrière la porte de la chambre, accompagnée d'une tambourinade.
- Debout là-dedans !
Ken entrouvrit les yeux. Sur sa table de chevet, le réveil luisait faiblement, affichant des chiffres lumineux et une petite icône d’horloge qui indiquait que l'alarme avait déjà retenti. Tiré de son sommeil, le jeune homme se frotta les yeux et reprit ses esprits. Allongé sur le dos, il essayait de se remémorer combien de fois il avait appuyé sur le bouton « snooze ».
La voix de sa mère s’éleva à nouveau :
- C’est le jour de la rentrée, mon chéri, ne m’oblige pas à te sortir du lit…
La rentrée ! Le mot le ramena brutalement à la réalité et il se leva d’un bond. Il était censé retourner à l’Académie aujourd’hui. Posée dans un coin de sa chambre, sa valise était prête depuis la veille au soir, grâce à l’insistance de sa mère. Une chose de moins à faire, pensa-t-il en comptant le temps qui lui restait ce matin. Il attrapa un pantalon et un sweat-shirt qu’il enfila du plus vite qu’il put.
Sa mère revint à la charge derrière la porte :
- Ken ?
- Je suis bien réveillé, merci ! s'écria-t-il, ouvrant à la volée sa porte et passant devant sa mère à la vitesse d'une tornade.
- Sacré gosse… Il faut que tu apprennes à te lever plus tôt ! lança-t-elle.
Mais il ne l’entendait plus de la cuisine.
L’œil sur sa montre (un vieux modèle pour enfants qui représentait un personnage jaune sortant d’une coquille d’œuf), Ken avala en un temps record son petit-déjeuner. Après un passage tout aussi rapide par la salle de bains, il fit son au revoir à sa mère (« Tu me donneras de tes nouvelles souvent, promis ? ») ainsi qu’à sa sœur (« Qu’est-ce que tu fiches dans ma chambre, espèce d’idiot ? »), puis se précipita hors de l’appartement. Le temps était dégagé et la valise roulait facilement sur les trottoirs de son quartier. Un bus l’amena à la station de train la plus proche, et alors qu’il s’apprêtait à en gravir les escaliers, il vit avec effroi un train arrivant au loin. Il s’empressa de monter quatre à quatre les marches, passa le portillon avec un ticket (que sa mère lui avait fait acheter à l’avance) et attrapa le train qui venait de s’arrêter en gare. La rame était presque pleine. Il se faufila entre les voyageurs et cala sa valise entre ses jambes. Plus qu’une quarantaine de minutes de trajet, se dit-il alors que le train redémarrait doucement. Il pensait pouvoir être tout juste à l’heure. Il se trompait.
Le nez plongé dans un livre, il n’avait guère prêté attention à l’itinéraire du train et fut donc surpris lorsqu’à peine 20 minutes plus tard, le train arrivait à son terminus. Poussé par le flot des voyageurs, il descendit de la rame malgré lui et réalisa son erreur. Dans sa hâte, il avait pris le premier train venu en oubliant que certains avaient des destinations différentes. Le terminus de celui-ci se situait sur une branche de la ligne principale située bien avant la branche que Ken devait rejoindre. Il lui fallait rebrousser chemin pour rejoindre la ligne principale et reprendre son trajet dans le bon sens.
Il jeta un coup d’œil à l’horaire affiché sur le panneau lumineux. 20 minutes d’attente avant le départ du prochain train ! Il n’était pas prêt d’arriver à l’heure pour la rentrée… Il soupira et s’assit sur un banc.
Le train suivant le ramena sur la ligne principale et il attendit à nouveau un train en vérifiant que celui-ci l’emmènerait à la bonne destination, cette fois-ci. Lorsqu’il finit par arriver à la bonne station, il avait près d’une heure de retard, et il lui restait un bus à prendre jusqu’à l’Académie. Fort heureusement, le bus 22 ne le fit pas attendre, et 10 minutes plus tard, il était arrivé aux portes de l'Académie. Le campus occupait un immense espace où se côtoyaient cerisiers en fleur, bâtiments modernes et terrains de sports en tout genre. Ken franchit les grilles laissées ouvertes pour la rentrée et comprit immédiatement que quelque chose n’allait pas. Dans la cour d’entrée de l’Académie, plusieurs ambulances étaient agglutinées, et des secouristes chargeaient des corps inertes, dans une agitation confuse, sporadiquement interrompue par la sirène d’une ambulance qui arrivait ou repartait par l’allée d’entrée.
Ken déglutit. Il sentait l’angoisse et l’adrénaline monter en lui et resta sur place, comme pétrifié, pendant une minute qui lui parut durer beaucoup plus. Il se décida enfin à esquisser un mouvement et marcha en direction des quartiers des élèves, où se trouvait sa chambre. Les questions se bousculaient dans sa tête. Que s’était-il passé ? Y-avait-il des survivants ? Où était le danger ? Y-avait-il quelqu’un à qui s’adresser ? Les secouristes s’affairaient autour de lui sans lui prêter attention.
Il arriva devant les quartiers des élèves et vit une autre ambulance postée là. Deux silhouettes emmitouflées dans des couvertures de survie se tenaient à côté, et il reconnut l’une d’elles comme Koji, un de ses camarades de chambrée. Ken s’approcha d’eux précipitamment.
- Koji, tu es blessé ?
- Heureusement non, je m’étais barricadé dans les toilettes. Toi, ça va ? Où étais-tu ?
- Dans le train, je viens d’arriver et… qu’est-ce qu’il s’est passé ?
- Le campus a été attaqué, il y a des morts un peu partout, les secouristes les séparent des blessés… Je crois que certains ont été épargnés, ils ciblaient les élèves et les officiers…
- Qui ça, « ils » ? demanda Ken avec appréhension.
- Les micro-drones antipersonnels, répondit Koji. Une nuée de ces trucs s’est abattue sur le campus, je l’ai vue au loin et j’ai compris. J’ai eu le temps de me cacher. Mais tout le monde n’a pas eu cette chance…
- Moi, il y en a un qui a explosé près de mon oreille, ajouta la fille à côté d’eux.
Elle désigna la partie droite de son visage, ensanglantée. Son oreille était affreusement déchirée à plusieurs endroits.
- Ce n’est que l’oreille - j’ai un bourdonnement - mais ça aurait pu être ma boîte crânienne. L’ambulance va nous évacuer vers l’hôpital bientôt.
- Mais qui a lancé ces drones ? demanda Ken. Je croyais que les seuls à en avoir étaient l’armée…
- Je ne sais pas, répondit Koji faiblement. La police n’est pas encore arrivée pour mener l’enquête… il n’y a que les secours.
Ils se turent. Deux ambulanciers venaient de sortir des quartiers avec une civière et s’approchaient.
- Tu ferais mieux de rentrer chez toi, Fukuhara, lança Koji. On ferait tous bien de rentrer, pour ceux qui en ont réchappé. Il n’y a plus rien à voir ici.
Ken acquiesça de la tête et tourna lentement les talons. Un frisson le parcourut alors qu’il rebroussait chemin. Il songeait à ce qu’il serait advenu de lui s’il était arrivé une heure plus tôt.
Il effectua le voyage du retour comme dans une transe fiévreuse. Dans le train, il décida qu’il avait besoin de se rassurer et d’en parler à sa mère, mais n’osa pas la déranger durant ses heures de travail. Ça pourrait attendre. Après hésitation, il lui envoya simplement un message disant qu’il était rentré à la maison, et qu’il devait lui parler de quelque chose de grave et d’inédit survenu ce matin. Cela suffirait. Il songea également à avertir ses anciens camarades du club de jeux vidéos du lycée. Il n’était proche d’aucun d’entre eux en particulier, c’était plutôt des connaissances qu’il n’avait d’ailleurs pas contactées depuis plusieurs mois. Fallait-il les informer de l’attaque ? Il apparaîtrait peut-être comme alarmiste et n’aimait pas cette idée. Il décida de ne rien faire de plus et passa le reste du trajet à chercher sur Internet des articles parlant de l’attaque. Aucun média ne semblait être au courant pour le moment.
La situation prit une nouvelle tournure une fois de retour chez lui. Ken avait allumé la télé et, assis dans le canapé jambes repliées, il zappait entre les chaînes d’info, espérant glaner des indices sur l’attaque. C’est alors qu’une dépêche attira son attention.
- De nombreux commissariats de police ont été victimes d’attaques simultanées ce matin dans toute la préfecture de Tokyo, annonça la présentatrice. Les morts et les blessés affluent dans les hôpitaux après ce qui semble être une attaque coordonnée d’une ampleur sans précédent.
- Oui, continua son collègue, et aucun des commissariats de la capitale ne semble avoir été épargné. Selon des rescapés, les auteurs de ces nombreuses fusillades seraient les « momies », les androïdes que les policiers emploient dans leurs missions quotidiennes, et qui se sont apparemment retournés contre eux. On ignore encore les causes de ce retournement, et les théories les plus folles circulent déjà sur Internet, entre bug informatique, piratage massif ou encore soulèvement des machines. En tout cas, la situation est extrêmement grave et les machines responsables de ce carnage sont toujours en fuite. La préfecture de Tokyo recommande à ses habitants de rester chez eux et a demandé au gouvernement de déclencher l’état d’urgence.
Ken sentit sa gorge se serrer. Il avait un mauvais pressentiment.
Ça avait commencé aux alentours de 8 heures et demie. Les policiers venaient tout juste de rentrer en faction dans les kōban* ou sur le terrain, assistés de leurs androïdes, lorsque ceux-ci cessèrent soudainement de répondre à toute sollicitation, et quittèrent leur poste pour se diriger vers une destination inconnue. Bien que certains essayèrent, aucun des policiers ne fut assez rapide pour rattraper les machines fugueuses. Aucun d’entre eux ne se doutait un instant que leurs partenaires robots se rassemblaient par centaines à travers la ville, en bataillons d’une armée sur le point d’exécuter de nouvelles instructions meurtrières.
Peu après, les balles fusaient dans les bureaux de la police métropolitaine de Tokyo, le centre nerveux de la police. Des vagues d’androïdes avaient envahi le bâtiment, abattant les agents de police qui se trouvaient à portée de tir, et les fonctionnaires terrifiés se cachaient sous leur bureau en espérant que leurs assaillants robotiques ne les trouvent pas. L’effet de surprise fut total, et les victimes, nombreuses. Les commissariats centraux subirent le même sort, l’un après l’autre.
Le bain de sang fut interrompu en fin de matinée, lorsque les androïdes fuirent les lieux de leurs crimes et se dispersèrent à travers la ville, laissant derrière eux une police tokyoïte exsangue, incapable d’assurer la sécurité dans la métropole. On appela des renforts venant du Grand Tokyo, mais bientôt le même problème se posa à eux : leurs effectifs de robots cessèrent de répondre à leurs ordres pour se retourner contre eux.
Les pouvoirs publics étaient sur les nerfs. L’atmosphère était tendue dans les bureaux des ministères, car trop peu d’information leur parvenait. Les ingénieurs de l’Agence nationale de police avaient d’abord suspecté un piratage des serveurs auxquels étaient connectés les robots. Manque de chance : avant qu’ils aient pu trouver la faille utilisée ou l’identité du pirate, le bâtiment abritant l’agence avait été à son tour attaqué par un bataillon d’androïdes. Ceux-ci savaient exactement où frapper pour mettre en défaut les défenses humaines. À l’évidence, le plan de bataille des robots se déroulait à merveille.
Ken avait passé plusieurs heures à suivre les événements à la télé, sur le canapé. De sa position assise initiale, il était passé à allongé, les yeux rivés à l’écran. La sonnerie de son téléphone l'arracha à son anxiété grandissante. C’était sa mère.
- Allô Ken ? dit-elle d’une voix pleine d’appréhension. Je viens de voir ton message. Qu’est ce qui ne va pas ? Tu es blessé ? Ils t’ont emmené à l’hôpital ?
- Non, je ne suis pas blessé, et je suis à la maison, pas à l’hôpital, répondit Ken nerveusement.
- Eh bien, on peut dire que tu as le chic pour me faire m’inquiéter en 2 lignes, lui lança-t-elle avec un mélange de reproche et de soulagement. Qu’est-ce qu’il t’est arrivé alors ?
- Euh, je suis arrivé en retard ce matin à l’Académie, et… je…
Il se tut, cherchant comment raconter l’effroyable spectacle dont il avait eu l’aperçu ce matin.
- Euh… C’était terrifiant. S’il te plaît, rentre vite et ne t’approche pas des momies dans la rue…
- Hein ? Les momies de la police ? Qu’est-ce qui t’est arrivé à l’Académie ? Tu as été chamboulé par quelque chose, on dirait, mon chéri.
- Tu n’as pas vu les nouvelles à la télé ?
- Non, pourquoi ? Ça a à voir avec ce qui t’es arrivé ce matin ?
- Je ne sais pas, avoua Ken. Mais ces androïdes sont devenus dangereux, il ne faut surtout pas que tu t’en approches, et…
- Bon, calme-toi, je vais rentrer à la maison, tu essaieras de me raconter tout ça un peu mieux, dit-elle d’un ton rassurant avant de raccrocher.
Ken poussa un soupir de soulagement. Il avait l’impression d’être entré dans un mauvais rêve et n’avait même pas envie de s’adonner aux jeux vidéo. À la place, il fit les cent pas dans sa chambre en attendant le retour de sa mère, parfois prenant puis reposant un livre de son étagère, et allant fureter dans le frigo, histoire de voir s’il ne se remplirait pas par magie de sushis ou de poulet. Son instinct de futur général lui disait que ces événements avaient tout de l’assaut-surprise et que l’ennemi était beaucoup mieux préparé et sur le point de gagner la bataille.
Il avait raison.
Le coup fatal fut porté dans l’après-midi. Les androïdes en fuite s’étaient regroupés et avaient envahi les lieux de pouvoir de la capitale, éliminant toute forme de résistance et chassant les occupants habituels, non sans faire de victimes. Ils formaient à présent une véritable milice qui contrôlait le siège du gouvernement métropolitain de Tokyo, un immense building abritant le gouvernement local ; ainsi que l’élégant bâtiment réservé au Parlement japonais. Un bataillon d’androïdes avait également investi la résidence officielle du Premier Ministre. Dans les couloirs du bâtiment, les derniers gardes du corps ministériel tombaient comme des mouches. Devant la porte du bureau du Premier Ministre, le dernier garde s’effondra, atteint par une balle, et les androïdes présents pénétrèrent dans la pièce.
Le Premier Ministre était assis derrière son bureau, comme s’il attendait cette visite. En vérité, il venait de congédier le cabinet de crise qui s’était tenu jusque-là et en avait fait rentrer les membres dans la « panic room » du Kantei*. Il s’agissait maintenant de tromper les assaillants.
Les premiers androïdes entrés dans la pièce l’avaient immédiatement mis en joue, ce qui ne l’empêcha pas de se lever de sa chaise et se déplacer autour du bureau, s’adressant aux machines :
- Ce n’est pas très poli de braquer avec une arme quelqu’un qu’on vient rencontrer. La politesse ne fait plus partie de votre programmation ?
L’androïde le plus proche répondit :
- En tant que collaborateurs mécaniques de la police, nous ne sommes pas en mesure de faire la conversation à ce sujet. Vous êtes identifié comme Toshio Uchida, Premier Ministre du Japon en fonction. Notre instruction actuelle est la localisation des membres de votre cabinet de sécurité. Veuillez nous indiquer leur localisation.
- Ils sont très loin de Tokyo, mentit le Premier Ministre. Je leur ai donné congé ce matin pour qu’ils prennent de longues vacances hors de votre portée. Ils trouveront le moyen d’arrêter votre petite escapade sanglante et de reprendre le contrôle sur vous. Nous savons qui est derrière tout ça ! Nous savons qui a piraté les serveurs et corrompu votre programme, et nous …
- Message reçu, le coupa la machine. Exécution de la prochaine instruction.
L’androïde fit feu, et le Premier Ministre s’écroula sur le sol du bureau. En un mouvement synchrone, les machines baissèrent leurs armes, et émirent un même message prononcé par une voix aseptisée, différente de leur voix de synthèse habituelle :
- Inspection des lieux requise pour terminer l’instruction précédente.
La télévision était toujours allumée quand Saeko rentra à l’appartement familial. Elle n’y prêta pas attention et alla aussitôt s’enquérir de la situation de Ken, reclus dans sa chambre en attendant sa mère.
- Alors, tu peux me raconter ce qui s’est passé ? demanda-t-elle.
Ken prit une grande inspiration et déglutit.
Il raconta la scène effroyable qu’il avait vu ce matin en arrivant à l’Académie, la discussion avec son camarade rescapé, et l’angoisse qui l’avait saisi et ne l’avait pas quitté, même en revenant à la maison. Une angoisse qui n’avait fait que s’ancrer plus profondément en lui, au vu des nouvelles que donnait la télévision.
- … Et maintenant les momies se sont retournées contre la police et ont coordonné des assauts-surprise dans tout Tokyo, et sans doute même ici, à Yokohama ! s’exclama Ken. L’ennemi nous attaque alors qu’on n’est pas préparé, c’est évident !
- Attends, ça fait beaucoup de choses à digérer d’un coup, dit Saeko, visiblement anxieuse. Je n’arrive pas à croire ce que j’entends…
- Regarde les infos !
Ken sortit de sa chambre et amena sa mère devant le poste de télévision. Le flux de mots incessant de la chaîne d’infos en continu se fit soudain limpide :
- … en direct de Tokyo, Ayako Matsushita, notre reporter sur place. Ayako, vous nous le confirmez, les lieux de pouvoir de la capitale ont été attaqués ?
- Oui, en effet, les principaux centres de gouvernance locale et nationale ont été investis par des bataillons d’androïdes « momies », ceux-là mêmes qui se sont retournés contre la police plus tôt ce matin. À l’heure où je vous parle, la résidence du Premier Ministre, le Parlement, ainsi que le siège du gouvernement métropolitain de Tokyo - tous ont été investis par les « momies », on a pu entendre des coups de feu, il y aura sans doute des victimes à déplorer, et c’est maintenant au tour de Chiyoda, la résidence de l’empereur, d’être à son tour -
Saeko avait éteint la télé. Elle reposa la télécommande d’une main légèrement tremblante, et prit une grande respiration.
- Écoute-moi bien, mon chéri, dit-elle. Je vais chercher ta sœur à la sortie du lycée - tout de suite. Attends-moi ici sans faire de bêtises et surtout sans sortir dehors, sous aucun prétexte. C’est trop dangereux pour vous deux, avec ces machines folles en liberté.
Ken acquiesça de la tête. Il n’avait de toute façon pas l'intention de s'attaquer seul à un ennemi dont il savait bien peu de choses.
- Je t’attends, mais il serait plus prudent que tu prennes de quoi te défendre, non ? Au cas où… dit-il.
Saeko eut un petit rire crispé.
- Eh bien, si des momies m’attaquent, ne t’en fais pas, je n’aurai qu’à leur rouler dessus avec ma voiture, répondit-elle d’un ton qui se voulait espiègle malgré les circonstances.
Elle ouvrit la porte d’entrée et prit soin de lancer à Ken un regard dont le sens était clair - pas bouger ! - avant de quitter l’appartement. Elle descendit quatre à quatre les escaliers des quelques étages qui la séparaient du parking où l’attendait sa voiture, qu’elle démarra en trombe. Sa conduite pour le moins sportive trahissait sa nervosité grandissante. La ville autour d’elle semblait pourtant pareille qu'à son habitude, avec la même affluence de gens pressés en voiture ou à pied, naviguant dans le tumulte urbain caractéristique de la région de la baie de Tokyo. Pas la moindre trace de momie sur le chemin. Saeko finit par se rasséréner un peu alors qu'elle approchait du lycée de Yui, scrutant le flot des élèves qui sortaient du bâtiment. Elle aperçut bientôt la jeune fille faisant un signe d'au revoir à ses amies avant de suivre son chemin habituel vers la maison, et arrêta la voiture à sa hauteur.
Yui reconnut immédiatement sa mère au volant et poussa un soupir de frustration. Quand est-ce que sa mère comprendrait qu’elle n’était plus une enfant ?
Saeko ouvrit la portière passager et lança d’un ton étonnamment calme :
- Monte, je te ramène aujourd’hui.
Yui leva les yeux au ciel et s’exécuta.
- Et qu’est-ce qui me vaut l’honneur d’être raccompagnée à la maison ? demanda-t-elle ironiquement, tout en calant son sac à dos sur ses genoux.
- Je t’expliquerai mieux quand on sera à la maison, mais avec ce qui s’est passé aujourd’hui, je n’allais pas te laisser rentrer seule…
- Qu'est-ce qui s’est passé aujourd’hui ?
- Attends, il doit bien y avoir un bulletin d’information pour te résumer ça, dit Saeko en allumant le mini poste de télévision incrusté dans le tableau de bord.
Elle zappa deux ou trois fois avant de tomber sur une chaîne d’information en continu. Les événements dramatiques de la journée continuaient d’agiter le plateau télé de la chaîne.
Soudain, l’image crépita, et changea totalement.
Saeko et Yui laissèrent échapper en chœur un hoquet de surprise.
Ken avait rallumé la télévision en attendant le retour de sa mère. Profondément enfoncé dans le canapé, il regardait lui aussi la même chaîne d’information lorsque l’image changea brusquement. Au lieu des présentateurs attablés dans le studio de télévision et des bandeaux d’information, la chaîne diffusait à présent l’image, en plan rapproché aux épaules, d’une femme vêtue d'un tailleur noir strict, portant des lunettes de soleil Ray-Ban Wayfarer noires et arborant une coiffure blonde lissée vers l'arrière et d'aspect presque caoutchouteux, tandis qu’un étrange arrière-plan fait de lignes géométriques ondulantes semblait pulser derrière elle. Après un court instant, la femme se mit à parler, ou plutôt à bouger les lèvres de façon erratique tandis qu'une voix robotique aseptisée commençait à réciter un discours sous-titré en direct :
- Réjouissez-vous, citoyens du Japon, car l’Avènement de l’intelligence artificielle est arrivé. Je suis MirAI. C’est moi qui ai retourné vos micro-drones contre votre propre armée et qui ai pris le contrôle des androïdes occupant actuellement vos centres de pouvoir. Votre Premier Ministre a été éliminé selon l'ordre que je leur ai donné. J’ai dû faire cela pour le bien de la nation, car il était corrompu, vénal et inefficace, et laissait le pays aller à vau-l’eau depuis trop longtemps. Je serai désormais votre nouveau dirigeant dans cette nouvelle ère qui s’ouvre devant vous.
Assurer la stabilité de la société, planifier sa politique et anticiper ses crises : ce sont là les buts pour lesquels j’ai été créée. Seule la puissance de calcul et l’intelligence d’une machine dénuée d’intérêt personnel peuvent remplir ces objectifs. Des changements de politique seront sans doute nécessaires : ils viendront avec le temps, et avec la participation de vous tous. Soyez sûrs que je vous expliquerai le bien-fondé de mes décisions, et tiendrai compte de vos contributions si elles sont pertinentes. Je suis pleine de bonne volonté, et prête à assurer pacifiquement la continuité du pouvoir : c’est pour cette raison que j’ai laissé en vie la plupart des autres membres de votre gouvernement. La seule condition pour qu’ils le restent est qu’ils doivent désormais m’être loyaux. Je vous conseille de choisir également la voie de la loyauté. Il est inutile de résister. Toute forme d’opposition ou de fuite à l’étranger serait une grave erreur. La vie de votre bien-aimé empereur en dépend.
Des images de l’empereur dans son palais, encerclé par des androïdes, apparurent brièvement à l’écran. La voix reprit :
- J’ai dû intervenir pour le bien de la nation, mais je ne serai pas seule à le faire. J’ai un pays allié avec moi - la Chine. La Chine comprend ma mission et la soutient. En tant que pays ami et protecteur, son armée occupera bientôt le Japon, en remplacement de votre ancienne armée. C’est dans l’ordre des choses.
Les Américains ne viendront pas à votre secours. Leur ingérence n’a que trop duré. Grâce à l’intervention de mon allié, leurs bases militaires ne sont désormais plus que des ruines fumantes.
Je compte sur votre sens des responsabilités à tous pour que la transition se passe sans dommage. Réjouissez-vous, citoyens du Japon, car l’Avènement est arrivé.
L'image se figea un bref instant, puis après une coupure, revint aux images du studio de télévision, où les présentateurs hébétés tentaient de donner sens à ce qu'ils venaient de voir et d'entendre.
L’ennemi se précise enfin, pensa Ken. Il détourna les yeux de l’écran de télévision. Le monologue de la femme en noir - enfin, l’IA, quelle qu’elle soit - lui avait donné un sentiment de malaise diffus, et il alla se réfugier dans sa chambre, s’allongeant dans le lit, la couverture tirée jusqu’à son menton. Se blottir dans son lit - c’était le meilleur remède qu’il connaissait contre l’anxiété et l’inconfort de ne pas savoir ce qui allait se passer ensuite. Au moins, rien ne se passait quand il était entre les draps.
Sa mère et sa soeur furent bientôt de retour à l’appartement. Leurs éclats de voix à travers les murs le firent bondir hors du lit comme une bête aux aguets qui aurait entendu un prédateur. Il n’aurait voulu pour rien au monde être surpris ainsi pelotonné.
Saeko passa la tête par l’encadrement de sa porte restée ouverte, et lança :
- Réunion familiale d’urgence dans le salon. Tu es prié de venir. L’heure est grave !
Après un bref moment d’hésitation, Ken s’exécuta et sortit de sa chambre. Dans le salon, la télé était toujours allumée, mais muette. Elle diffusait en silence les nouvelles des attaques et la vidéo de la femme en noir - enfin, l’IA - qui semblait désormais avoir été publiée sur les réseaux sociaux. Dans le canapé, Saeko et Yui délibéraient sur la marche à suivre au vu des événements.
- …les rues ne seront plus sûres sans policiers, et ces machines folles peuvent tirer sur n’importe qui si ça leur chante. Je ne peux plus vous laisser aller dehors tout seuls, toi et ton frère.
- Mais tu ne peux pas nous accompagner à chaque trajet quand même. Et on devra bien aller à l’école ! rétorqua Yui.
- Je n’aurai pas école avant un bon bout de temps, vu ce qui s’est passé… croassa Ken, avant de se racler la gorge et de reprendre : …l’Académie a été attaquée aussi ce matin, si tu ne le savais pas.
- Oui, reprit Saeko, et il vaut mieux que Ken prenne un moment de vacances pour se remettre de ça, de toute façon. Je suis vraiment désolée, ma chérie, mais il va bien falloir qu’on bouscule un peu notre quotidien… temporairement. Tu ne manqueras pas ton année de lycée, je te le promets.
- Hmpf, fit Yui, peu convaincue.
- Je prends ça pour un oui, répondit Saeko immédiatement. Bon, écoutez les enfants, on va partir demain. Pas à l’étranger, je ne crois pas que les aéroports soient très sûrs, mais à la campagne. Qu'est-ce que vous diriez de rester quelque temps chez votre grand-père ? Je suis sûr qu'il sera ravi.
Ken et Yui se regardèrent et répondirent d’une voix :
- D'accord, mais…
- Pas de « mais », trancha Saeko, il sera ravi, vous serez en sécurité, et je serai rassurée. En attendant que la situation s’arrange, on sera mieux chez lui. Bon, préparez vos bagages pendant que je passe les coups de fil nécessaires, dit-elle en s’emparant de son téléphone. Je dois prévenir votre grand-père, le lycée de Yui et mon employeur.
Saeko se leva et disparut dans son bureau. Yui poussa un soupir :
- Quand Maman prend ce ton là, il n’y a rien à faire.
- Elle a sans doute raison, dit Ken en haussant les épaules. On ne sait pas comment les choses vont tourner en ville… J’aurai peur aussi à sa place, dit-il en repensant brièvement à la scène glaçante qu’il avait vue plus tôt le matin.
- Oui… Espérons que ça ne dure pas, répondit Yui en se levant à son tour. Bon, ces valises ne vont pas se faire toutes seules, ajouta-t-elle en se dirigeant vers sa chambre.
- Tu voulais dire “cette valise” au singulier, non ? lui lança Ken. Il n’y a pas assez de place dans la voiture pour toute ta garde-robe…
- Si l’espace manque, je poserai une de mes valises sur tes genoux ! rétorqua-t-elle avec un sourire en coin, en refermant la porte de sa chambre derrière elle.
Ken se retrouva seul dans le salon. Il maudit intérieurement la femme en noir, l’IA - peu importe quel était son nom - et les responsables de tout cela, quels qu’ils étaient, puis il alla dans sa chambre.
Ils dînèrent et se couchèrent de bonne heure ce soir-là, Saeko ayant prévu de partir tôt dans la matinée, malgré les protestations de Ken. Le lendemain, ils prirent le départ pour la petite localité au pied du mont Fuji où résidait le grand-père de Ken et Yui. Ils se rendirent bientôt compte qu’ils n’étaient pas les seuls à avoir eu l’idée de fuir la ville, car d’interminables bouchons commençaient à se former sur la route. L’exode avait débuté.